Article 2

 

 

UNE VIERGE A L’ENFANT DU XIVe SIÈCLE

UNE SŒUR AÎNÉE OU UN CHEF D’ŒUVRE RETROUVÉ 

 

 

Planche 1 rogné

 

Nous exprimons notre gratitude à M. Philippe CHAPU, Conservatoire en Chef du Musée National des Monuments Français et à M. Léon PRESSOUYRE, Professeur d’Archéologie Médiévale à l’Université de Paris I – Sorbonne et Directeur de Recherche au C.N.R.S., pour les précieux conseils qu’ils ont bien voulu nous donner dans le cadre de cette recherche.

                                 

Martine BERNARD

 

 

     La multiplicité des Vierges à l’Enfant est certes évidente, cependant, au-delà d’un simple recensement, cette petite Vierge de dévotion, entrée récemment dans une collection particulière, mérite une étude approfondie tant sa retenue et sa distinction sont extrêmes (cf. planche I). Taillée en ronde bosse dans une pierre calcaire, la Vierge se tient debout prenant appui sur sa jambe gauche. L’amorce de hanchement, si caractéristique des Vierges à l’Enfant du premier tiers du XIVème siècle, permet de présumer qu’elle portait originellement sur son flanc gauche l’Enfant Dieu. Une trace d’arrachement, visible sur le revers de son manteau, nous autorise à supposer que l’Enfant caressait de son avant-bras le buste de sa mère.

Ce n’est pas tant la richesse du vêtement qui étonne, puisqu’il n’est point brodé d’orfroi, mais plutôt le traitement du manteau qui laisse découvrir parcimonieusement la robe au niveau des épaules. Une fibule pectorale évidée en constitue l’unique embellissement. Le drapé du manteau dont la légèreté s’apparente à celle d’un voile, emprunte ou inaugure, peut-être, dans son parcours, le tracé habituellement retenu pour les Vierges dites « au tablier » dont M. R. Suckale a repris la chronologie il y a peu d’années (cf. note 1). Calme, retenue et élégance sont autant de caractéristiques applicables à cette statue bûchée sans doute dans la fureur révolutionnaire, et qui permettent de l’apparenter aux Vierges d’Ile-de-France d’une majesté sereine. Après recherches, c’est en premier lieu vers les Vierges à l’Enfant de l’Eure qu’il convient de se pencher.

La Vierge de Lisors, découverte en 1936 par l’Abbé Bretocq et décrite en 1938 par M. F. Salet dans les Monuments Piot, offre de nombreux points de comparaison avec notre statue (cf. planche II et note 2). Mise à part l’extrême richesse de son vêtement garni de cabochons de verre alternativement ronds et carrés, la Vierge de Lisors présente cet effacement et cette étroitesse identiques au niveau des épaules. Le sculpteur a exercé une habilité semblable à suggérer à peine le sein droit sous ce revers du manteau, disposé en tablier et si caractéristique des Vierges de l’Eure. Plus frappante encore est la parenté des mensurations : 1,07m sans la tête pour notre Vierge contre 1,32m (tête restituée comprise) pour celle de Lisors. Les largeurs 0,33m contre 0,38m sont d’autre part très voisines. Nous retrouvons une discrétion semblable dans le traitement du sein droit de la Vierge de Mainneville (cf. planche III).

S’ajoute à ces deux Vierges nommées ci-dessus, une parenté des faces arrière : le voile-manteau, habituellement court et ne dépassant pas le haut du dos (cf. Les statues d’Ecouis), descend sur ces trois statues jusqu’à hauteur de coude, en une sorte d’enveloppement de l’arrière du buste. Sur la vierge de Mainneville, le plissé du voile-manteau ainsi que la retombée en pointe de ce dernier par une série de becs, présentent des ressemblances évidentes avec notre sculpture. Le dos de la vierge de Lisors, certes traité plus sobrement, offre également un repli central médian et le bas du manteau, assez court, se situe à la même hauteur que celui de notre Vierge (cf. planche IV). Dans le catalogue de l’exposition des Fastes du Gothique, le siècle de Charles V, Mlle Baron a proposé, à la suite de Marcel Aubert, de repousser l’exécution de la Vierge de Mainneville aux années 1325-1330 et de situer celle de Lisors après 1340, suivant la datation de F. Salet (cf. note 3).

Ces trois Vierges à l’Enfant constituent donc une sorte de triade, sortie sans doute d’un même atelier de la région parisienne où le dispositif en tablier, avec le voile court qui encadre le visage, contribue à accentuer le mouvement concentrique visant l’enfant. A Mainneville, la fusion est parfaite, grâce au voile-manteau qui s’inscrit dans ce mouvement d’élan et où les ourlets contribuent à mettre en relief cet élément décisif de la composition.

Au-delà des rapports étroits soulignés ci-dessus, notre Vierge présente quelques divergences qui interdisent d’en situer l’élaboration à la même époque, c’est-à-dire entre 1325 et après 1340. L’absence totale de maniérisme, l’extrême linéarité des plis du bas de la robe jusque dans son rétrécissement et enfin l’amorce, encore à peine suggérée, du hanchement sont autant de traits d’archaïsme qui permettent d’en fixer la conception à une date antérieure à 1325.

La Vierge de Mainneville ne saurait plus être considérée encore comme la plus ancienne de cette série. Déjà R. Suckale, dans sa thèse de 1971, avançait l’hypothèse que la Vierge de Mainneville, certainement plus tardive que le Saint-Louis sauvegardé dans la même église, devait s’inspirer d’un prototype inconnu (cf. note 4). Nous pouvons, dès lors, oser concéder ce titre de prototype, encore hésitant, de ce groupe du Vexin à la statue que nous présentons aujourd’hui. Le prolongement régional et plus lourd, car non issu des ateliers princiers, se situerait dans la Vierge du trumeau du portail Sud de St-Gervais de Gisors. Malgré son élégance déjà précieuse et nouvelle, la Vierge de Lisors pourrait apparaître comme une variante de cette magnifique première ébauche, réalisée vraisemblablement, quant à elle, plus tard, vers 1325-1330, comme la Vierge de Mainneville, mais non après 1340 comme les historiens de l’art, précédemment cités, l’ont jusqu’alors suggéré (cf. note 5).

Examinons à présent les cinq témoins d’un autre Collège apostolique conservés depuis 1850 au Musée de Cluny. Le Christ et les quatre apôtres Sauvegardés. Rehaussés de polychromie, ornaient autrefois l’intérieur de la Chapelle de l’Hôpital Saint-Jacques à Paris, situé à l’angle des rues Saint-Denis et Mauconseil. Mlle Baron, après avoir dépouillé les archives de l’Assistance Publique, a précisé que ce Collège avait été exécuté en deux campagnes consécutives, 1319-1324 et 1326-1327 (cf. note 6). Ils permettent encore de nos jours de célébrer non seulement la générosité de la petite fille de Saint-Louis, Mahaut d’Artois, ainsi que celle de Jean de Marigny, évêque de Beauvais, mais surtout l’habileté de deux des sculpteurs qu’ils avaient retenus : Robert de Lannoy (connu dès 1297 à 1324) (cf. note 7).

Le Christ, vers lequel convergeaient les regards des douze apôtres, attribué par Mlle Baron à Robert de Lannoy et daté, par elle, entre 1326 et 1327, présente, au niveau du bras gauche, une chute de plis dont la retombée très souple s’apparente étroitement à celle de notre Vierge (cf. planche V et note 8).

Cette similitude pourrait n’être qu’une simple coïncidence si nous ne tentions de rapprocher le profil droit de la Vierge de Lisors de celui de St-Jacques le Majeur, executé par Robert de Lannoy en 1326-1327, selon les termes de la seconde commande (cf. planche VI et note 9). Le profil des plis arrondis au niveau du buste, le soulèvement du manteau soutenu par le bras droit et enfin la légère proéminence du ventre, également visible sur notre Vierge, autorisent un tel rapprochement.

Enfin, une ultime comparaison pourrait être avancée entre ce même Saint-Jacques, regardé de face (1326-1327), et la Ste-Catherine d’Ecouis (vers 1313) conservée au Musée de Berlin (cf. note 10). La Sainte-Catherine, dépourvue de sa roue et de sa palme du martyre à la révolution, présente un manteau qui  lui ceint tout le corps, sans retombée de plis en chute puisqu’elle ne porte pas d’enfant. Le large repli du vêtement, traité très en à plat au niveau du buste,  s’apparente à celui de Saint-Jacques le Majeur, et la similitude des revers, situés sur le haut de l’épaule gauche, vient confirmer ce rapprochement. De ces deux chefs d’œuvre émane une même impression de sérénité paisible.

Toutes ces sculptures, dont l’exécution s’échelonne entre les années 1313 et 1325-1330, et dont nous connaissons pour deux d’entre elles l’auteur – Robert de Lannoy – et la date exacte (1326-1327), présentent de nombreux points de ressemblance avec la petite Vierge à l’Enfant présentée ici. Au-delà des similitudes évidentes, il convient de rappeler que Jean de Marigny, évêque de Beauvais de 1313 à 1347 et bienfaiteur avec Philippe V, Charles de Valois et Mahaut d’Artois de la Chapelle St-Jacques de l’Hôpital, dont la première pierre fut posée le 18 février 1319, était le demi-frère d’Enguerrand de Marigny, fondateur de la non moins célèbre Collégiale d’Ecouis dans l’Eure (cf. note 11).

Entre 1310, date de la pose de la première pierre de la Collégiale, 1313, celle de sa consécration et enfin 1314, celle de la disgrâce (cf. note 12), le Conseiller du Royaume commande à des artistes d’Ile-de-France une série de sculptures pour Ecouis, au nombre de 52, dont il ne subsiste que dix témoins (cf. note 13). Enguerrand de Marigny avait entrepris parallèlement dès 1307, l’édification de deux chapelles placées sous le vocable de Saint-Louis, l’aieul de Philippe le Bel canonisé dès 1297 ; ce sont celles de ses châteaux de Mainneville et du Plessis, situés tous deux dans le voisinage d’Ecouis. Au portail de la Chapelle du Plessis, la Vierge du trumeau qui n’est malheureusement plus en place, porte en elle des indices de précocité (cf. planche VII et note 14).

Cette Vierge à l’Enfant en pierre, de petite taille (1,12m), présente, en faisant abstraction des restaurations modernes, un manteau qui couvre le haut des épaules des deux côtés avec déjà une amorce de revers, situé encore assez bas sous la poitrine, mais dont l’effet est renforcé horizontalement par quelques plis concentriques dirigés vers l’Enfant au niveau du ventre. Ce sont le modelé délicat au niveau du sein droit, la parenté de hauteur du manteau et celle de ses plis tombant au-dessus du genou droit qui permettent de rapprocher cette statue de notre Vierge. Les plis linéaires des deux robes retombent  pareillement sans s’élargir sur le socle contrairement aux Vierges de Lisors et de Mainneville.

En dernier lieu, il ne nous semble pas inopportun de vouloir rapprocher le drapé de la Vierge du Plessis de celui d’une Vierge en bois, conservée au Musée du Louvre, provenant du Beauvaisis et datée également du début du XIVème siècle (cf. planche VII et note 15). Sur cette statue également de petite dimension (1,04m), nous retrouvons ce manteau enserrant le haut des épaules, enveloppant ici davantage le buste et présentant déjà ce revers qui connaîtra une longue fortune dans l’Eure. Le drapé, pas encore « en tablier », présente de nombreux plis au niveau du ventre tout en conservant cet axe diagonal caractéristique des Vierges du XIIIème siècle. Néanmoins les plis tendent à former une ligne concentrique

en direction de l’Enfant. La longueur du manteau, légèrement relevé aussi vers la gauche, reste de même hauteur et est traité encore avec quelques plis perpendiculaires dans sa partie basse, comme sur la Vierge du Plessis. Enfin une parenté évidente s’observe dans le tomber des deux robes étoffées de façon similaire à droite par une volute en chute du manteau. Depuis ces deux Vierges à l’Enfant jusqu’à celle de Mainneville il semble que toute l’évolution du hanchement et du drapé puisse être saisie.

Au terme de ces rapprochements et en l’absence de tant de témoins disparus, nous sommes en mesure de nous demander à présent si cette Vierge à l’Enfant que nous présentons ici pour la première fois, si touchante dans ses traits d’archaïsme, ne constituerait pas « ce maillon » qui permettrait de relier deux ateliers limitrophes d’Ile-de-France, situés dans les deux régions où étaient établies les résidences des demi-frères Marigny, le Beauvaisis et le Vexin.

Avec son tablier parfaitement constitué, la Vierge à laquelle nous consacrons cette étude pourrait peut-être, par cette marque d’innovation, être considérée comme la « sœur ainée » des Vierges dites « au tablier » de l’Eure. Offrant une superbe synthèse des deux courants régionaux évoqués ci-dessus, elle semblerait avoir précédé, tout comme la Ste-Catherine d’Ecouis, les sculptures de St-Jacques de l’Hôpital, voire même les avoir inspirées.

Ce merveilleux morceau de sculpture pourrait alors revenir à un ymagier parisien de l’entourage princier car la maîtrise du ciseau y semble aussi parfaite, bien que plus précoce, que celle d’un Robert de Lannoy, inscrit sur les rôles de la Taille de Paris dès 1292. Ce chef d’œuvre retrouvé semblerait peut-être avoir été créé pour Enguerrand de Marigny aux environs de 1313. L’artiste, puisant à la fois aux sources du Nord et de l’Est de la France avec les plis  linéaires et la fibule pectorale évidée, aurait offert à l’admiration des princes une de ses créations de jeunesse.

Malgré ses mutilations, cette petite Vierge de dévotion contient en elle cette part du mystère qui n’appartient qu’à ces premiers chefs d’œuvre où retenue et inspiration traduisent un appel émouvant à l’intériorité.

 

Martine BERNARD

 

 

PLANCHE II

 

                                                                 
p.62

 

PLANCHE III

 

 

p.63

 

   

PLANCHE IV

 

p.64

 

planche 5

planche 6

planche 7

NOTES

 

  1. SUCKALE (R.) : Studien zu stilbildungund stilwandel der Madonnenstatuen der Ile-de-France zwischen 1230 und 1300, Munchen, 1971.
  2. SALET (F.) : Une statue de la Vierge à l’Enfant trouvée à Lisors (Eure), in Monuments Piot, t. XXXVI, 1938, p. 173-186.
  3. SALET (F.) : Une statue… opus cité, p.185.AUBERT (M.) : La sculpture française au Moyen Age. La sculpture monumentale au XIVème siècle : les statues de Vierges et de Saint, Paris, Flammarion, 1946, p. 333.BARON (Mlle F.) : Les Fastes du Gothique, le siècle de Charles V, Paris, Grand-Palais, 1981, catalogue de l’exposition, p.84 n°28.
  4. SUCKALE (R.) : Studien… opus cité, chap.. VI, p.183.
  5. LEFRANCOIS-PILLON (Mme L.) : Les statues de la Vierge à l’Enfant dans la sculpture française au XIVème siècle, in Gazette des Beaux-Arts, 1935, t. II, p. 149.AUBERT (M.) : La sculpture… opus cité, p.333.BARON (Mlle F.) : Les Fastes… opus cité, p.84 n°28.
  6. BARON (Mlle F.) :  Les sculptures de Mahaut, Comtesse d’Artois et de Bourgogne ; thèse inédite de l’Ecole du Louvre, 1958. / L’Europe Gothique, Paris, Musée du Louvre, 1968, catalogue de l’exposition, p. 82-83, n°137. / Enlumineurs, peintres et sculpteurs parisiens, in Bulletin archéologique, nouvelle série VI, 1970 (1971), p. 77-115. / Le décor sculpté et peint de l’Hôpital St-Jacques aux Pèlerins, in Bulletin Monumental, 1975, t. 133, p. 29-72, p.37 et p.40.
  7. BARON (Mlle F.) : Enlumineurs… opus cité, p.88 / Les Fastes du Gothique…opus cité, p.430 et 435.
  8. BARON (Mlle F.) : Le décor sculpté… opus cité, p.40 et 41.
  9. BARON (Mlle F.) : Le décor sculpté… opus cité, p.40 / Les Fastes du Gothique…opus cité, p.69, n°10 B. 
  10. SUCKALE (R.) : Studien… opus cité, chap. VI, p.178, cliché n°22.
  11. BARON (Mlle F.) : Enlumineurs…opus cité, p.435.
  12.  BARON (Mlle F.) : Enlumineurs…opus cité, p.41 / Fastes du Gothique…opus cité, p.435.
  13. REGNIER (L.) : L’église N.-D. d’Ecouis, autrefois collégiale, Paris, Champion, 1913, p.174.
  14. REGNIER (L.) : L’église N.-D. d’Ecouis… opus cité, p.155 et 156, fig. n°12.
  15. VITRY (P.) : Sculptures du Moyen-Age, in Beaux Arts, 15 février 1923, p.39-40. AUBERT (M.) : Chroniques : Moyen-Age et Renaissance. Trois nouvelles sculptures au Musée du Louvre, in Revue de l’Art, juin-décembre 1923, p. 21Les Fastes du Gothique…opus cité, p.435

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